Lumières d’Orient : L’Histoire des Joaillier et du Studio Sébah & Joaillier

 Lumières d’Orient : L’Histoire des Joaillier et  du Studio Sébah & Joaillier


Au milieu du XIXᵉ siècle, Constantinople s'impose comme une véritable ville-monde. Dans les ruelles escarpées de Péra, où se mêlent langues, religions et cultures, voient le jour deux enfants promis à un destin commun : Polycarpe Charles Joaillier, né en 1848, et Honorine Marie Épiphanie Rossi, née en 1859.

Polycarpe est issu d'une famille française implantée depuis plusieurs générations dans la capitale ottomane.

Polycarpe Joaillier est l’une des grandes figures de la photographie ottomane du XIXᵉ siècle. Français de naissance et de statut, mais profondément enraciné dans Constantinople, il incarne la rencontre entre culture européenne et monde ottoman. Son œuvre, réalisée au sein du studio Sébah & Joaillier, constitue aujourd’hui un patrimoine visuel essentiel.

Son père, Antoine Joaillier, décède prématurément en 1855, obligeant sa mère, Catherine Échimoglou — descendante d'une lignée grecque catholique — à élever seule ses enfants. De son côté, Honorine appartient à une famille levantine d’origine italienne, les Rossi et les Cherico, installée depuis longtemps dans les quartiers latins de la cité.

Tous deux grandissent dans un environnement cosmopolite où se croisent le français, l’italien, le grec, le turc et l’arménien — un monde façonné par la diversité, les échanges et les alliances qui nourrissent des identités multiples.

Polycarpe, l’œil du Sultan Dès son plus jeune âge, Polycarpe s'est passionné pour la photographie, un art encore émergent à l'époque. On sait peu de choses sur ses activités avant qu'il ne soit engagé par le fils de Pascal Sébah. Ce qui est certain, c'est que le studio Sébah n'était plus au sommet de sa gloire d'antan, sans doute affaibli par les problèmes de santé de son fondateur. C'est dans ce contexte qu'en 1885, Polycarpe cofonde le partenariat Sébah & Joaillier, qui deviendra une référence en matière de photographie et d'orientalisme dans l’Empire ottoman. Polycarpe intègre ainsi l’atelier de Pascal Sébah, une figure emblématique de la photographie à Constantinople.

Travailleur acharné et doté d’une créativité remarquable, il gagne rapidement la confiance de Sébah. Grâce à son talent et à sa rigueur, il devient associé du studio. Rebaptisé "Sébah & Joaillier," celui-ci s’établit fièrement au 439 Grande Rue de Péra. Pour affirmer leur succès, Polycarpe fait apposer une plaque à la devanture du studio, consolidant ainsi leur réputation. Au fil du temps, il est rapporté que certaines femmes de la famille Joaillier se rendaient au palais du Sultan pour photographier les sultanes, car les hommes n’étaient pas autorisés à pénétrer dans l’intimité du harem impérial. Ce détail illustrait bien les adaptations nécessaires de l’époque pour capturer des images dans un cadre si exclusif.

Le partenariat connaît un tel succès que leur renommée dépasse rapidement les frontières. Grand voyageur dans l’âme, Polycarpe parcourt le Moyen-Orient pour enrichir sa collection d'images. Lors de la visite de l'empereur Guillaume II de Prusse, c’est lui qui se charge des photographies officielles. En reconnaissance de son travail, Guillaume II le nomme Attaché à la Cour Impériale de Prusse et lui accorde le droit exclusif d’imprimer les armes impériales sur ses œuvres. Polycarpe excelle dans des domaines variés : portraits officiels, paysages d’Istanbul, scènes ethnographiques et albums diplomatiques destinés aux cours européennes. Sa maîtrise et son regard distinctif attirent l’attention du Sultan Abdulhamid II, qui lui témoigne une grande confiance. En tant que photographe officiel de la Cour ottomane, Polycarpe accumule décorations et distinctions, dont une remise par le roi prussien lui-même. Dans une époque où l’image devient un outil d’influence puissant, Polycarpe se positionne comme une figure essentielle de la représentation visuelle du prestigieux Empire ottoman.

1879 : une union au cœur de Péra Le 28 août 1879, Polycarpe unit son destin à celui d'Honorine Rossi. Bien que seulement âgée de 18 ans, Honorine était éperdument amoureuse de Polycarpe Joaillier, de dix ans son aîné, et était résolue à devenir son épouse. Cependant, la famille Rossi s’opposait farouchement à ce mariage, jugeant le jeune prétendant de 28 ans indigne du rang familial. En conséquence, Honorine ne reçut aucune dot. Les premières années du couple furent marquées par des difficultés, mais Polycarpe, homme déterminé, était prêt à surmonter les obstacles.

Leur mariage scella l’union de deux familles catholiques de Constantinople, toutes deux imprégnées de traditions françaises par leur culture ou leur statut social. Honorine apportait au foyer une douceur mêlée d'énergie, une organisation hors pair et un sens profond de la famille. Tout au long de sa vie, elle restera le pilier discret mais indispensable de la maison Joaillier. La famille Rossi réside alors dans une demeure cossue à Buyukdere, sur les rives du Haut-Bosphore près de la mer Noire. Les visites entre les deux familles maintiennent des liens étroits malgré les différends initiaux liés au mariage.

Une grande famille à Constantinople Entre 1880 et 1894, Honorine donna naissance à sept enfants, tous venus au monde dans la ville des Sultans : - Marie Antoinette - Malvine Catherine - Gustave Antoine Étienne - Edmond Alexandre - Henri Polycarpe Charles - Alexandrine Adine Caroline - Nadine La maison Joaillier bouillonnait de vie : c’était un foyer vivant, accueillant amis, artistes et clients du studio. Tandis que Polycarpe œuvrait inlassablement à son atelier, Honorine assurait l’éducation des enfants, préservant les langues et les traditions catholiques tout en veillant à la cohésion familiale. Pourtant, Polycarpe trouvait matière à se plaindre. Selon lui, ses fils manquaient de son acharnement au travail. On les voyait souvent s’amuser dans la célèbre brasserie de Bomonti, aujourd’hui disparue, située non loin du quartier historique de Péra (Beyoğlu). Seul Gustave se distinguait en épaulant son père dans le travail au quotidien. Mais en 1904, un événement tragique frappait cette famille dynastique. Le 13 février, Polycarpe s’éteignit prématurément à l’âge de 56 ans, laissant derrière lui un héritage riche de souvenirs et d’efforts partagés.

Il est enterré dans le cimetière catholique de Feriköy, en périphérie d’Istanbul. Sa mort laisse Honorine face à la difficile tâche d'élever seule leurs sept enfants, dont certains étaient encore très jeunes. Malgré le deuil et l’instabilité croissante d’un Empire ottoman en mutation, elle continua avec courage à maintenir l’unité familiale. Guerre mondiale, exil et renouveau en France Lorsque la Première Guerre mondiale éclata, les enfants Joaillier — en tant que citoyens français — furent mobilisés. Gustave, Edmond et Henri rejoignirent les rangs de l’armée française. Edmond fut blessé au front en Serbie et décoré pour sa bravoure. Pendant ce temps à Constantinople, Honorine et ses filles vécurent sous la protection des autorités américaines, comme c'était le cas pour tous les ressortissants français vivant dans l’Empire ottoman.

Après la fin du conflit, les membres de la famille quittèrent progressivement Istanbul pour s’installer en France, notamment à Paris et à Colombes. Honorine elle-même, qui avait passé plus de six décennies dans la capitale ottomane, obtint la nationalité française en 1926. Ce fut une reconnaissance officielle de l’identité culturelle qu’elle avait toujours assumée. 1945 : le crépuscule d’une époque Honorine s’éteignit paisiblement le 23 février 1945 à l’âge de 85 ans, dans sa maison de Colombes. Conformément à ses dernières volontés, elle fut inhumée dans le cimetière catholique de Constantinople aux côtés de Polycarpe, renouant ainsi avec la terre où le couple avait partagé ses années les plus heureuses.

 Avec sa disparition, c’est également une page d’histoire qui se tourne : celle d’un Constantinople cosmopolite marqué par la présence des Levantins, des diplomates, des marchands européens, des artistes et des photographes ayant contribué à façonner l’image mythique de l’Orient. Un héritage durable L’histoire de Polycarpe et Honorine Joaillier laisse derrière elle un héritage marquant : - Une œuvre photographique d'une rare richesse, préservée dans des musées et collections prestigieux. - Une descendance franco-levantine témoignant de l’effacement d’un monde révolu. - Un récit émouvant empreint de migration, de résilience culturelle et d’adaptation face aux bouleversements historiques. - Un patrimoine visuel unique qui continue à éclairer l’histoire de l’Empire ottoman et du Constantinople d'autrefois.

A mon arrière-grand-père  Jocelyne Joaillier



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